dimanche 19 juin 2016

D'Amours en héritage

Source : thegraphicsfairy.com
1989, la fête des Pères. Ce jour-là, mon père m'a accompagnée à l'hôpital. Accident bê-bête. Les coupables : une porte à scring et un violent coup de vent.

Je me souviens du calme de mon père qui tenait mes mains pendant que le médecin s'affairait à me faire de « beaux points » pour affiner la cicatrice. 25 ans plus tard, on n'y voit presque rien, à peine un trait dans le sourcil droit, comme un souvenir.

On m'a souvent dit que je ressemblais à mon père. Nez, menton, petites oreilles, bas de l'oeil (ces cernes creux hérités de Thimothée, notre aïeul de Tobin, pour parler en pistolois).

Je me souviens aussi que cet été 1989, mon père m'a appris à faire du vélo, le seul véhicule sur roues que je sais piloter à ce jour. Il a bien essayé de m'enseigner à conduire une auto quand j'ai eu l'âge, mais je me suis rendu à l'évidence que je n'y arriverais pas, à ce moment-là. (Le virage sur quatre roues est BEAUCOUP plus complexe qu'il n'y parait et je me demande encore comment on peut l'enseigner à des ados sans mourir d'angoisse dans le siège passager...)

Mon père nous racontait cet hiver que son paternel, qui a quitté ce monde bien avant que nous naissions, mes soeurs et moi, se déplaçait uniquement à bicyclette. Il n'avait jamais eu son permis de conduire. De quoi nous rassurer : comme certains traits héréditaires, la capacité de conduire une auto saute peut-être une génération, ce qui expliquerait comment un excellent conducteur comme mon père a pu engendrer des filles qui n'ont toujours pas leur permis, passé 30 ans...

Des fois, le dimanche, quand nous étions jeunes, il nous amenait faire une « raille » de char. Il ouvrait la radio, le plus souvent à un poste de vieilleries et le quiz commençait.
- En quelle année c'est sorti? C'était quoi, le nom de la chanteuse? Qui l'a écrite?
- 1965, France Gall, une toune de Gainsbourg!
Des années plus tard, je réalisais que cet entrainement de longue haleine m'avait bien servi dans les rondes musicales au Pub Quiz.

Mon père a une excellente mémoire.
Il est aussi très créatif.

Il a toujours des blagues à raconter à qui veut bien les entendre... ou pas. Quand il dit « J'en ai une bonne » à la caissière, on peut s'attendre à tout : qu'elle s'esclaffe ou qu'elle rit orange foncé. Ça dépend de la caissière, mais surtout du niveau de salacité de la joke. Mais ça, mon père, ça le bâdre pas trop. Où y'a de la gêne, comme on dit, y'a pas de plaisir.

Depuis quelques années, je collectionne les jeux de mots et les expressions comiques de son patrimoine lexical. En tête de liste : « faire pipo dans lavabi », « se promener en tout-nu de gala » et la très imagée « l'enfer en bécique à pédales ».
À force de faire du vélo, j'imagine que l'enfer est « maigre comme une raie de bécique »...

Mon père a aussi un talent inné pour raconter des histoires bien menées. Comme cette fois où il nous a expliqué, à ma mère et à moi, comment il avait offert une tournée de chips à tous les gars de la shop en utilisant une seule pièce de 1$. « Tiens, Roch, tu veux-tu des chips? R'garde bien ça. »

Une anecdote à s'en tenir les côtes.
J'en ai ri aux larmes.
Faudrait qu'il vous raconte.

Mon père est drôle.
C'est aussi un sensible.

Un jour après que ma mère lui a fait lire un billet sur ce blogue, il m'a dit : « Tu sais faire passer des émotions. Continue à écrire. »

Ça m'a fait chaud au coeur.

Si tu me lis aujourd'hui, Papa, j'espère que tu as compris que si j'aime un peu pas mal raconter des histoires, c'est beaucoup grâce à toi.

Pour ça, pour le vélo, les fous rires et tout le reste, je te dis MERCI.
Je suis fière d'être ta fille.

vendredi 5 février 2016

Nivellement par le bas?

Le commentaire « on nivelle par le bas » est souvent apparu dans mon fil de nouvelles hier, à la suite de l’annonce de l’arrivée de l’orthographe rectifiée dans les manuels scolaires en France à la rentrée 2016.

On nivelle par le bas. Le savoir se perd, l’école rend paresseux.

À l’époque, la vôtre, la mienne, on apprenait l’orthographe d’usage à la dure, avec ses « î » et ses « û ». Vingt ans plus tôt, nos parents apprenaient non seulement l’orthographe d’usage dans toute sa complexité, mais aussi les tables de carrés et à déclamer des fables de La Fontaine. Et nos grands-parents, pour ceux qui avaient la chance d’aller à l’école, récitaient le petit catéchisme et le rosa, rosa, rosam d’un même souffle monocorde.

À cette époque, la mémorisation était à l’apprentissage ce que les muscles étaient au défrichage.

Moi, je dis : cessons de niveler l’école par le bas et revalorisons le rôle de la mémoire déclarative dans les apprentissages, le « par coeur ». Car c’est de cela dont il est question, quand on dit que l’orthographe rectifiée abaisse le niveau de complexité de l’apprentissage du français : il rend le « par coeur » moins difficile. On vit dans une société qui valorise la performance, après tout, pourquoi abaisser le niveau de difficulté quand il s'agit d'apprendre...

Alors, comme « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », je pense que nous, adultes, devrions montrer l’exemple en élevant nos critères de réussite, en valorisant l’effort.

À compter d’aujourd’hui, je propose qu’on cesse d’utiliser les allumettes, la scie à chaîne, le lave-vaisselle, la voiture et l’eau courante. Qu’on se détourne de nos ordinateurs et de nos téléphones intelligents qui ramollissent notre mémoire déclarative. Qu’on mémorise les numéros, qu’on réapprenne à utiliser un téléphone à cadran, qu’on revienne au papier crayon, pardi!

Ce statut sera donc mon dernier, puisqu’il faut sans tarder que je commence à muscler mon cerveau. Si vous me cherchez aujourd'hui, je suis à la bibliothèque, à me niveler par le haut, vade-mecum en main, pour apprendre une langue difficile, le moyen « françois ».

mercredi 6 janvier 2016

Miroir, miroir, combien ai-je de plis aujourd'hui?

Botero, Mona Lisa
Y’a quatre ans, ma résolution était d’arrêter de me peser tous les jours. Et depuis, en sortant du lit chaque matin, au lieu de monter sur le pèse-personne, je me souris dans le miroir de ma salle de bain.

Je me fais un beau sourire et je le scrute sous tous les angles. Le plus large possible. Un sourire comme quand un client te fait une remarque vraiment déplacée, genre « T’as des belles grosses fesses, Madame ». Ça vous donne une idée ? Bon, ce faux sourire-là, le matin, il est précieux depuis que j’ai décidé d’arrêter de me peser. Parce qu’en comparant mon faux sourire du jour avec celui de la veille, je sais si j’ai dépassé mon seuil psychologique d’embonpoint mandibulaire.

La technique fonctionne à tout coup. Quand j’ai mes 3 plis de sourire dans la joue gauche, tout va bien. Mais quand j’en ai perdu un, c’est que j’ai pris LA livre de trop. Et si j’ai perdu un pli de sourire et pris un pli de menton, c’est que je me suis laissée aller pour la peine. Sont du coup blâmés : le vino de samedi, la baguette blanche, la crème 35 % dans mon portage maison, le pas-assez-de-poisson, le pas-assez-de-légumes et l’entrainement skipé parce qu’y faisait trop frette pour aller courir. 

La solution pour revenir à 3 plis de sourire ? La punition. Une journée au mieux, une semaine au pire.

Augmenter la fréquence des entrainements, l’ingestion d’eau, de légumes crus pas-de-trempette, valoriser le sentiment de culpabilité. Limiter le vin, le gras, le sucre et refuser les invitations à sortir. Pas de danger qu’on « refill » mon verre pendant que j’ai la tête tournée. Chez moi, toute seule, je suis sûre de garder le contrôle. C’est ce que j’appelle, revenir à une vie équilibrée.

Je ne trouve pas ça facile de vous raconter ça. Pour tout dire, ça m’a pris une grosse heure à suer des dessous de bras pour écrire ce que vous venez de lire. Je vous dis ça parce que je me trouve malade, quelque part. J’ai arrêté de me peser, mais j’ai quand même trouvé le moyen de me « mesurer » l’embonpoint et d’alimenter mon obsession relative à mon image corporelle.

Difficile de faire autrement : ça me tenaille depuis le primaire.

9 ans : Ma tante m’encourage à perdre du poids avant ma communion. 1er verre de Slim Fast parce que je rentre juste dans mes culottes en coton ouaté et que c’est pas chic pour aller à l’église. À gagner : 50 $.
11 ans : On m’a pesée à l’école en prévision de la journée de ski. 78 kg, le score le plus élevé de la classe.
14 ans : Avec mes tresses teintes au shampoing semi-permanent roux, le tannant de la classe m’appelle Obélix.
15 ans : Mon prof d’éducation physique, découragé, me dit de me pratiquer, si je veux devenir « bonne comme les autres ».
16 ans : Un gars refuse de m’accompagner au bal parce que je suis trop grosse.
17 ans : Je pense qu’aucun homme ne voudra jamais de moi. Je me rassure à l’idée qu’avec un salaire, je pourrais éventuellement recourir aux services d’une pute mâle.

Je vous rassure, je n’en suis jamais arrivée là. Quelques années plus tard, j’ai compris que l’apparence n’avait pas grand-chose à voir avec le charme, n’en déplaise aux amateurs de tigh gap.

Je vous jure, ça me tue chaque fois que j’entends une fille expliquer son célibat par son image corporelle. Ça me choque de voir qu’on est autant de femmes à faire cette équation. En fait, je ne sais pas ce qui me choque le plus entre cette croyance populaire qui veut que les hommes veulent se matcher juste avec des femmes qui correspondent à certains critères esthétiques et morphologiques ou le fait qu’on perçoive notre célibat comme une FATALITÉ due à des gênes ou à un métabolisme de marde.

Ça me choque et ça m’inquiète vraiment beaucoup. Parce que si on y regarde de plus près, dans les deux cas, la solution consisterait en une modification du corps de la femme, pour qu’il devienne conforme au visage et à la silhouette érigés en modèles par la publicité et par la mode - qui ont le dos large -, mais aussi par, ce que j’ose appeler, la sainte église de l’IMC.

Parce que si la mode et la publicité n’ont pas réussi à vous faire sentir « hors de la norme », votre médecin pourrait vous asséner le coup de grâce en vous parlant de votre IMC, échelle peaufinée, rappelons-le, par des actuaires de compagnies d’assurance au début du XXe siècle.

De toute part, on vous envoie ce message « Vous n’êtes pas normale ». Plus encore, « Vous n’êtes pas normale et il n’en tient qu’à vous de le devenir. » En allant au gym, en faisant un régime, en recourant à la chirurgie. Tous les moyens sont à votre portée, il suffit de les prendre.

Votre image ne correspond pas à celle à laquelle la Société (autrement dit nous autres, à qui la publicité, la mode et la promotion de la santé sont destinées). Et si de surcroit votre état civil n’est pas conforme à la prescription sociale - c’est-à-dire passé 30 ans, on s’attend au moins que vous soyez accotée -, vous vous surprenez à faire ce rapprochement : la sainte église de l’IMC m’a excommuniée, donc je suis indigne d’être aimée.

C’est faux. Parce que si vous êtes célibataire aujourd’hui, c’est parce que vous êtes simplement amoureuse de personne ni l’amoureuse de personne. Et c’est correct comme ça. Parce que si vous vouliez être avec quelqu’un à tout prix, vous pourriez sortir votre petit calepin rouge et appeler une personne qui vous a déjà manifesté de l’intérêt, mais dont vous n’êtes pas amoureuse.

Et là, j’ai pas envie de vous servir des belles pensées creuses de la psychopop à 32 $ chez Renaud-Bray. Moi, tout ce que j’ai envie nous dire, c’est libérons-nous. Extirpons-nous de la pression sociale et délivrons-nous des prédicateurs du bien-être personnel et de la santé. Amen.

Pas que je veux qu’on arrête de « dater », qu’on boycotte les nutritionnistes et les gyms, qu’on se mette à manger de la junk et à faire des plaies de divan. Faisons tout ce qu’il faut pour être heureuses et en santé sans nous sentir pressées de répondre à une norme, à une attente.

Restons à l’écoute de nos besoins et de nos envies, cultivons le plaisir et l’équilibre, le bon. C’est ma résolution de 2016 et je vous l’offre avec un sourire à je-ne-sais combien de plis.