samedi 4 juin 2011

Des élèves et des cancres (1/2)



L’entrevue que Lucien Francoeur a accordée à Sophie Durocher pour le Journal de Montréal (à lire ici) m’a profondément exaspérée. J’ai senti dans les propos de l’enseignant vraisemblablement blasé un tel mépris pour ses élèves que j’ai dû cesser puis reprendre la lecture au moins trois fois avant d’arriver au bas de l’article.

C'est que les propos de Francoeur ont ravivé, avec la même intensité, les déceptions et les frustrations qui m’ont amenée à quitter la profession. Il me rappelle des collègues enseignants, empâtés dans leurs pratiques inadaptées aux élèves, qui s'entêtaient à faire mémoriser les terminaisons aux cégépiens « qui ne savent plus écrire ». Je pense à ceux-là qui se sont empressés de tuer dans l’œuf toutes mes tentatives innovantes, par peur et par ignorance, je suppose. En usant de stratagèmes ingénieux - comme me dénigrer auprès de mes élèves et de la direction – Madame Ça-fait-25-ans-que-j’enseigne-de-même-Mamzelle m'a asséné le coup qui a eu raison de ma passion.

Je me sers donc de ce «cri du cœur», plutôt de ce « mal de cœur » de Francoeur comme levier afin de vous livrer une réflexion en deux temps. Ce premier billet plus axé sur la relation maitre-élèves en 2011, le second sur l’enseignement de la littérature au collégial.

Dégénération


Francoeur nous sert le sempiternel discours intergénérationnel qui ne mène et ne mènera jamais nulle part. « Dans le bon vieux temps... » Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Ils ne sont ni pires ni meilleurs que leurs prédécesseurs. Ils sont différents et surtout, ils apprennent différemment.

Si les élèves apprennent différemment que ceux qui ont fréquenté le cégep dans les années 1980-1990, je ne crois pas qu’ils soient plus idiots que leurs prédécesseurs. Francoeur fait le rapprochement direct entre « c’est les élèves, les cancres ». Là, je ne suis pas d’accord. Et ça me met en rogne.

La loi de la probabilité veut que le nombre d’élèves avec un rendement dans la moyenne tend à rester le même à travers le temps. Toutes les époques ont eu leurs cancres et leurs premiers de classe. Je pose donc cette hypothèse : si l’enseignant d’expérience compte parmi ses élèves plus de cancres aujourd’hui qu’au début de sa carrière, peut-être faut-il remettre en question ses habiletés à additionner...

Des élèves équipés comme s'ils travaillaient à la NASA


C’est vrai : les jeunes ont toujours les yeux rivés sur un écran d’iPod, d’iPad ou d’un téléphone. Les cégépiens d’aujourd’hui ont la chance d’avoir dans leur poche une source quasi infinie de connaissance… et de distraction.

En tant qu’ex-prof de littérature au cégep, je sais que ces « machines » peuvent facilement absorber l’attention des élèves. Francoeur se leurre par contre ici : selon la psychologie cognitive, le cerveau humain a une capacité de concentration d’environ 20 minutes. L’incapacité des élèves à rester concentrés sur l’objet enseigné ne date donc pas d’hier. Seulement, hier, les jeunes se distrayaient autrement, en laissant dériver leur regard jusqu’à la fenêtre ou en mâchant des boulettes de papier à coller sous leur chaise.

En 2011, le maitre n’est plus le seul détenteur de la connaissance et les élèves le savent très bien. Les enseignants ont donc tout à gagner à connaitre et à manipuler ces technologies pour optimiser les activités d’apprentissage et leur donner du sens.

À ce propos, pourquoi persister à utiliser le vétuste papier-crayon en classe? Que croyez-vous que les jeunes écrivent sur du papier ailleurs que sur leur table en classe? Pas grand-chose, sinon un numéro sur un post-it, à condition bien entendu qu’ils n’aient pas leur cellulaire sous la main…

L’auteur du tube le Rap à Billy s’étonne que les élèves ne connaissent pas l’objet livre ni la mise en page. Eh bien! Les grandes maisons d’édition, dont celles qui se consacrent aux manuels scolaires, sont en plein bouleversement. Pourquoi? Parce que les lecteurs, grands et petits, soucieux de l’environnement et habitués à la lecture à l’écran, leur demandent de produire des livres numériques.

De plus en plus de lecture à l’écran. Normal donc que nos ados connaissent moins le vocabulaire du papier (interligne simple, recto-verso) et qu’ils maitrisent mieux celui du Web (wiki, clavardage, Twitter, Facebook, MySpace, SMS, blogue...).

D’ici à ce que l’imprimé disparaisse ou à ce que Francoeur prenne sa retraite, je lui propose cette activité qui allie ses forces et celles de ses élèves : créer en classe un tutoriel à mettre en ligne sur les rudiments de la mise en page…

À qui faire porter le bonnet d’âne?


J’ai eu beau lire plusieurs fois l’entrevue, je n’arrive pas à déterminer ce qui exaspère le plus Francoeur : la cancreté, les réformes du MELS ou les enseignants incompétents qui ont omis de mettre à leur plan de cours l’interligne simple? Une chose m’apparait claire cependant : la source de la désolation de l’enseignant semble provenir de son incompréhension des intérêts, des outils et des façons d’apprendre des jeunes en 2011.

Francoeur jette le blâme sur le MELS : « on continue à concocter des réformes comme si c'était le même genre de cerveaux qu'avant. » Étrangement, en examinant ses positions, je suis portée à penser qu’il fait partie de ces enseignants qui « continuent à concocter des cours comme si c’était le même genre d’élèves qu’avant. »

Et si on nivelait vraiment par le bas, Monsieur Francoeur, comment expliquer que le taux de décrochage ne s’améliore pas?

Je dois donner à Francoeur ce qui revient à Francoeur. Je suis certaine qu’il a su, à sa façon bien à lui, partager sa passion pour la littérature et susciter l’intérêt des élèves qu’il a vu défiler dans sa classe ces 30 dernières années.

Par ailleurs, je m’attriste sincèrement de son pessimisme que je ne partage pas du tout. Peut-être n’est-ce qu’un problème de perspective… À trop valoriser ce « bon vieux temps » où l'on pouvait identifier les cancres à leur coiffe, on risque d'oublier de s’adapter à son époque. C’est peut-être ce qui est arrivé à Francoeur…

Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/hownowdesign/2183600534/sizes/m/in/photostream/

4 commentaires:

  1. Bonjour,
    Je viens de découvrir ton blogue ! Et c'est un plaisir de lire ta réponse à Lucien Francoeur. Je suis un directeur d'école à la retraite mais je garde cette passion de la pédagogie et l'amour des enfants qui évoluent plus vite que les adultes.
    Dans les journées qui viennent, je prendrai plus de temps pour lire tes chroniques.

    Au plaisir de te lire.

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  2. Merci de votre commentaire Richard. Je suis heureuse d'avoir un nouveau lecteur du monde de l'éducation... et de la littérature!

    Véronique

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  3. Bravo pour ton article Véronique, je suis d'avis que les élèves apprennent autrement qu'avant, et qu'il faut nous y adapter, pour leur bien et leur futur!
    Merci pour l'article!

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  4. Chère madame,

    Maintenant retraité, j'ai eu l'immense privilège de faire le cours classique en tant que pensionnaire. J'y ai alors appris les vertus du travail, de la résilience et de la discipline, autant morale qu'intellectuelle. En tant que gestionnaire j'ai également appris deux grands principes. D'abord la seule chose qui ne change jamais dans la vie c'est qu'il y a toujours du changement. Deuxièmement les gens sont, pour la plupart, réfractaires au changement. Votre réponse à l'opinion de M. Francoeur est logique et éclairée. Toutefois, ce qui me désole profondément c'est de constater qu'avec des passionnés comme M. Francoeur et vous, le résltat demeure si pitoyable. Et malheureuement,dans la vraie vie, c'est le résultat qui compte. Si vous saviez quelles fautes grossières je lisais en parcourant les CV qui m'étaient addressés et je vous passe les communications écrites en entreprise. Et quand on lit les blogues, pauvre langue française. Je ne connais pas la solution, ce n'est pas mon domaine d'expertise, mais il faudra, et ce, bien rapidement, trouver une solution qui, elle, produira des résultats.

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