dimanche 12 juin 2011

Des élèves et des incultes (2/2)

Thot, dieu de l'écriture et de la connaissance

Soyons honnêtes. La plupart des élèves n’ont pas ou peu d’intérêt à participer aux cours de littérature au cégep. Pour plusieurs élèves, pour ne pas dire la plupart, le cours de littérature/français est l’équivalent scolaire d’une longue rage de dents. Un mal nécessaire pour l’obtention de leur diplôme d'études collégiales (DEC).

Ils sont nombreux à penser qu’ils sont incompétents en lecture et en écriture, rebutés à la seule idée d’être lus, donc d'être corrigés.

Tu fais donc bien des fautes! Que c’est mal écrit! Voyons, c’est simple, MORDRE.

On a voulu sauver leur âme en les assommant de dictées, d’interminables exercices d’accord des participes passés, de lectures et de rédactions imposées. Plutôt, on les a écœurés jusqu’à ce qu’ils en viennent à penser que le français et la littérature, « c’est plate », comme le constate Ian Murchison dans sa lettre d’opinion publiée dans Le Devoir.

[À ce propos, Monsieur Murchison, vous est-il venu à l’esprit d’intégrer des œuvres ou des extraits de littérature contemporaine dans vos cours? Et j’entends par contemporaine des œuvres postérieures à la Révolution tranquille, plus près des jeunes, qui donneraient du relief à votre roman fétiche. J’imagine facilement lire en parallèle Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles et les Demi-civilisés. Qu’en pensez-vous? Ne croyez-vous pas que vos élèves pourraient oublier plus facilement leur mal de dent?]

De la culture encyclopédique à la culture numérique

Pensons-y : pourquoi les élèves s’engageraient-ils dans des activités d’apprentissage qui n’entretiennent aucun lien avec leur programme de formation spécifique ni avec leur vie à l’extérieur de l’école? Quand pourront-ils réinvestir leurs savoirs sur le courant surréaliste ou sur le rôle de la religion et de la nature dans Attala? Au bureau, devant le distributeur à café?

Des enseignants vous répondront : les cours de littérature permettent aux élèves d’enrichir leur culture générale.

D'autres répliqueront qu'à l’ère de Wikipédia, la « culture générale n'est pas faite que de connaissances encyclopédiques » qui sont à portée des doigts. Pour reprendre les mots du professeur Benoît Melançon de l’Université de Montréal, le défi actuel de la culture générale est de « savoir manier les renseignements numériques ».

Les élèves ont changé. Leur rapport à la culture et leurs façons d’apprendre aussi. Apprennent-ils à juger, à discriminer et à évaluer les renseignements numériques en classe de littérature? A-t-on adapté les contenus et les pratiques pédagogiques en fonction de cette « nouvelle espèce » d’apprenants? Pas vraiment, du moins, si les pairs de Murchison et de Francoeur ont la même conception de l'enseignement de la littérature...

Repenser la classe de littérature

Le 1er juin dernier, j'assistais à une conférence de Marlène Lebrun, ma directrice de maitrise. Avant de présenter des pratiques innovantes qu’elle a expérimentées en France et au Québec, la conférencière a expliqué l’importance de proposer aux élèves des situations d'apprentissage signifiantes en classe de littérature.

Des activités répandues telles que la dissertation, l’analyse littéraire et la dictée ne s’apparentent pas à des pratiques sociales de référence, autrement dit, à des formes d'écriture courantes et auxquelles les élèves s’adonnent à l’extérieur de l’école.

Et pourtant, en 2011, ces activités vétustes et dénuées de sens font partie des plans de cours du collégial. Pourquoi?

Sans aucun doute pour la très pragmatique raison que les élèves doivent réussir l’Épreuve uniforme de français (ÉUF), une dissertation de 900 mots sur un des sujets imposés par le MELS, pour obtenir leur DEC.

Mais encore, j’ai pu le constater en tant que cégépienne et qu’enseignante : plusieurs profs sont cantonnés dans le paradigme de l'histoire littéraire, vieux de plusieurs centaines d’années, où l’élève doit souligner le génie d’un auteur et faire la démonstration que son œuvre est le produit d'un contexte historico-culturel qui s’inscrit dans un courant littéraire.

Présentée sous cet angle, l’œuvre littéraire est lue pour être intellectualisée et admirée, ce qui n’est guère séduisant, vous en conviendrez…

Admirer ou apprécier?

S’il ne s’agit plus d’essayer de faire des élèves des lecteurs «cultivés», mais capables d'exercer leur esprit critique, quel est le but des cours de littérature au collégial? Et qu'est-ce que cette formation doit laisser comme empreinte dans le cerveau des jeunes?

Lebrun propose de faire de la classe une communauté d’auteurs-lecteurs actifs et passionnés qui peuvent tirer profit des TIC (blogues, Twitter et autres réseaux sociaux) pour donner du sens à leurs productions.

Engagés dans cette communauté, les élèves sont appelés à poser un regard critique sur les œuvres. Ils partagent leurs interprétations et leurs appréciations avec leurs pairs et l’enseignant. Ce dernier, membre de cette communauté au même titre que ses élèves, n’est plus le seul détenteur des clés interprétatives des textes.

L'enseignant favorise le débat sur les lectures et invite les élèves à argumenter, à livrer leurs coups de cœur et leurs coups de gueule. Enfin, en créant des activités d’apprentissage stimulantes et adaptée à ses élèves, il partage son gout de lire, d’écrire et d’être lu.

La classe de littérature telle que conçue par Lebrun vous semble innovante? Voire révolutionnaire?

À coup sûr, cette classe est plus engageante, plus motivante. Sûrement plus susceptible aussi de faire des élèves des lecteurs critiques capables d’« apprécier des œuvres littéraires ».

Source de l'image : Jeff Dahl http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Thoth.svg

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